Par Suresh Nataraja
(Note : Il s’agit d’un ancien essai du Dr T.R. Raghunath que j’ai modifié de manière significative et enrichi dans de nombreuses sections. U.G. offre une perspective radicalement nouvelle, tant théorique que pratique, sur la philosophie et la spiritualité — une perspective qui remet en cause toutes les formes de sagesse établies, qu’elles soient orientales ou occidentales. Ce texte est une synthèse de ses idées les plus essentielles, qui peut être utile à de nombreux chercheurs et étudiants.)
U.G. Krishnamurti est connu dans les milieux spirituels comme une figure énigmatique, déroutante et iconoclaste. Il lançait ses missiles verbaux en plein cœur des forteresses culturelles humaines les plus protégées : aucune tradition, aussi ancienne soit-elle, aucun système, aussi établi soit-il, aucune pratique, aussi sacrée paraisse-t-elle, n’était épargnée.
Contrairement à son homonyme plus célèbre, Jiddu Krishnamurti, U.G. ne donnait pas de conférences, n’écrivait pas de journaux et ne rédigait aucun commentaire sur la vie. L’atmosphère autour de lui était informelle mais authentique. Il n’était pas nécessaire de passer par un assistant, un disciple zélé ou une fondation pour le rencontrer. Où qu’il soit, la porte était ouverte à tous : sans distinction de richesse, de classe, de couleur de peau, de religion ou de nationalité.
Les livres qui existent aujourd’hui — tels que The Mystique of Enlightenment ou Mind Is a Myth — ne sont que des transcriptions éditées de conversations avec lui. Et, tout comme la nature ne revendique pas la propriété de ses créations, U.G. ne revendiquait aucun droit sur ces ouvrages. Il déclarait :
« Vous êtes libres de les reproduire, distribuer, interpréter, mal interpréter, déformer, massacrer, en faire ce que vous voulez — même revendiquer la paternité sans mon consentement ni l’autorisation de qui que ce soit. »
U.G. ne prétendait pas avoir un « enseignement spirituel ». Selon lui, tout enseignement présuppose qu’un individu peut être transformé, et propose des méthodes pour y parvenir. Or, disait-il, puisqu’il n’existe aucun “soi” permanent, aucune entité à transformer, toute méthode, toute pratique spirituelle, toute quête de changement est automatiquement disqualifiée.
S’il n’y a pas “d’enseignement” au sens traditionnel, il existe cependant une “philosophie” dans ses propos — une philosophie qui échappe aux cadres connus, qu’ils soient orientaux ou occidentaux, et qui mérite d’être examinée.
U.G. n’offrait aucune solution. Son propos était tout autre : montrer que la solution est le problème. Il disait souvent :
« Les questions naissent des réponses que vous avez déjà. »
Les questions ne viennent pas d’un doute authentique : elles viennent des réponses héritées de la tradition. Si ces réponses étaient authentiques, les questions n’existeraient plus. Mais malgré des millénaires d’explications, l’humain continue de questionner Dieu, la signification de la vie, la mort… Preuve que les réponses ne fonctionnent pas.
Ainsi, pour lui, la seule “réponse réelle”, s’il en existe une, consiste en la dissolution du système même de questions et de réponses.
Lorsqu’on l’interrogeait, U.G. ne répondait pas par raisonnement logique. Il démontait plutôt la structure psychologique sous-jacente à la question, puis montrait que cette demande était sans fondement.
Prenons l’exemple de Dieu. U.G. ne s’intéressait ni aux arguments pour, ni aux arguments contre l’existence de Dieu. Il révélait plutôt que la question elle-même repose sur un désir fondamental : le désir d’un plaisir permanent, d’un bonheur définitif. Et ce désir est absurde, disait-il, parce que la permanence n’existe pas et que le corps humain n’est pas fait pour supporter un état continu — qu’il soit plaisir ou douleur. Il résumait ainsi :
« Dieu ou l’Éveil, c’est l’ultime plaisir, le bonheur ininterrompu. Cela n’existe pas. Désirer quelque chose qui n’existe pas, voilà la racine du problème. Transformation, moksha, illumination — ce ne sont que des noms différents pour la même illusion : la permanence.
Le corps ne peut pas supporter une continuité du plaisir : il serait détruit. Vouloir un état permanent de bonheur est un grave problème neurologique. »
Concernant la mort, il rejetait les spéculations sur l’âme ou la réincarnation.
« Il n’y a rien en vous qui survive. Il n’y a que la peur. »
Pour lui, la question de la mort naît du même mécanisme psychologique : la quête de continuité. Pourtant, ce qui pose la question — le “moi”, l’“expérimentateur” — n’a aucune réalité substantielle.
Il disait :
« Votre structure d’expérience ne peut imaginer un événement qu’elle ne vivra pas. Elle veut même être présente à sa propre disparition. Mais pour imaginer une expérience future, il faut une référence passée. Et vous ne pouvez pas vous souvenir de ce que c’était de ne pas exister avant votre naissance.
Vous n’avez donc aucune base pour imaginer votre non-existence. »
U.G. rejetait aussi les fondements de la pensée occidentale. À l’affirmation aristotélicienne selon laquelle l’homme serait un animal rationnel, il répondait :
« Celui qui a dit cela s’est trompé — et il nous a trompés avec lui. »
Selon lui, la motivation de l’humain n’est pas la raison, mais le pouvoir — position qui rejoint étonnamment Nietzsche. Même la rationalité n’est qu’un instrument de prolongation du moi. La pensée, affirmait-il, est un mécanisme de division et de destruction : elle divise le monde en “moi” et “non-moi”, et cherche ensuite à protéger et renforcer le premier au détriment du reste.
Il rejetait également intuition et foi : l’une n’étant, selon lui, qu’un mode subtil de pensée, l’autre une forme d’espoir sans base.
Ce qu’il mettait en avant, c’était l’intelligence naturelle du corps vivant — intelligence biologique, sauvage, auto-organisée. Le système immunitaire en est l’exemple le plus prodigieux. Cette intelligence n’a rien à voir avec la pensée, et ne peut être utilisée pour régler les problèmes créés par la pensée.
Pour U.G., la pensée est l’ennemi du corps. En transformant chaque expérience en recherche de plaisir ou de permanence, elle détruit graduellement la sensibilité naturelle.
Et, disait-il, le conflit entre pensée et corps ne peut pas être résolu par la pensée. Toute tentative pour contrôler la pensée n’est qu’une ruse supplémentaire de la pensée pour continuer.
U.G. rejetait également la causalité :
« La causalité est le refuge d’un esprit confus.
Les événements sont séparés : c’est la pensée qui les relie. »
Il rejetait l’idée d’un créateur, mais aussi l’idée même de création, y compris les théories scientifiques telles que le Big Bang. Pour lui, l’univers n’a ni début ni fin.
Les bouddhistes n’acceptent pas non plus l’idée d’un commencement cosmique — mais ils défendent encore la causalité. U.G. rejetait cela aussi. Il n’était pas bouddhiste : il rejetait les quatre nobles vérités, le noble sentier, la méditation, le nirvana. Il accusait même le Bouddha d’avoir lancé la machine missionnaire en demandant à ses disciples de répandre le dhamma.

