As-t’on besoin d’un chemin de vie pour trouver sa complétude ?

Vous voulez un chemin parce que vous avez été conditionné à croire que la vie doit mener quelque part. Depuis l’enfance, on vous parle de progression, d’évolution, d’accomplissement. On vous apprend à devenir : devenir compétent, devenir respectable, devenir spirituel, devenir enfin vous-même. Et au centre de ce mouvement s’installe une idée simple mais destructrice : je ne suis pas encore ce que je devrais être. C’est cette idée qui crée la quête.

Vous appelez cela chercher votre voie. En réalité, vous cherchez à combler une faille imaginaire. Cette faille n’existe ni dans le corps ni dans la vie. Elle n’existe que dans la pensée. Le corps fonctionne parfaitement sans se poser de questions métaphysiques. Le cœur bat sans direction spirituelle. La respiration ne suit aucun programme d’accomplissement. La vie opère sans chemin. Seul le mental exige une trajectoire.

Pourquoi ? Parce que le mental ne peut survivre sans projet. Il a besoin d’un futur, d’une amélioration, d’un devenir. Sans cela, il se sent menacé. Alors il invente la notion de complétude. Et aussitôt, il crée son opposé : l’incomplétude. Vous ne vous sentez pas incomplet par nature ; vous vous sentez incomplet parce qu’on vous a appris qu’il existe un état supérieur à atteindre. On vous a promis un accomplissement intérieur, une paix durable, une unité, un éveil. Vous avez accepté cette promesse sans voir qu’elle contenait déjà la division.

Le chemin de vie est un récit rassurant. Il donne l’impression que votre existence suit un fil logique, qu’elle progresse vers quelque chose. Mais la vie n’est pas un récit. Elle ne progresse pas vers un sommet intérieur. Elle ne cherche pas à s’améliorer. Elle se déploie, simplement. Ce besoin de direction vient de la peur. Sans direction, l’identité vacille. Sans but, il n’y a plus de comparaison possible. Et sans comparaison, le “moi” perd sa structure.

Le centre que vous appelez “je” se sent fragmenté et veut devenir entier. Mais ce centre est lui-même une construction fragmentaire, un assemblage de mémoire, d’expériences et d’images accumulées. Il est le produit du passé. Et ce produit du passé tente de se stabiliser dans un futur idéalisé. C’est un cercle fermé. Vous ne pouvez pas atteindre la complétude parce que celui qui veut l’atteindre est la division même.

Même la spiritualité n’échappe pas à ce mécanisme. Vous changez simplement le vocabulaire. Vous parlez d’alignement, d’expansion, d’énergie, d’âme. Mais derrière ces mots, il y a toujours le même désir de permanence psychologique. Le même besoin d’être assuré que votre existence est entière, validée, accomplie. Pourtant la vie n’a aucune exigence de validation. Elle fonctionne déjà sans centre fixe.

Ce que vous appelez incomplétude est le résultat d’une comparaison constante avec une image idéale. Sans cette image, il n’y a aucun manque. Mais vous ne pouvez pas supprimer l’image par un acte volontaire. Toute tentative de lâcher la quête devient une nouvelle quête. Toute méthode pour arrêter la recherche renforce le chercheur. Il n’y a aucune action qui mène à la fin de ce mouvement, et cela est profondément dérangeant.

Vous voulez faire quelque chose pour résoudre le problème. Vous voulez transformer votre conscience, dépasser votre ego, atteindre un état supérieur. Mais la vérité brutale est qu’il n’y a pas de chemin, pas de destination, pas de complétude à atteindre. Il y a simplement la vie qui fonctionne indépendamment de vos récits psychologiques. Quand le corps a faim, il mange. Quand il est fatigué, il dort. C’est complet. Le reste — la quête de sens, la recherche d’identité, le besoin d’une trajectoire — est un bruit mental appris.

Ce bruit ne s’arrête pas par discipline. Il peut s’épuiser lorsqu’il voit qu’il tourne indéfiniment sur lui-même. Non pas parce qu’il a trouvé une réponse définitive, mais parce que la question elle-même perd son énergie. La complétude n’est pas un état à atteindre ; c’est l’absence de la question “suis-je complet ?”. Tant que cette question subsiste, la division continue. Quand elle tombe, il ne reste pas un être illuminé ou accompli. Il ne reste personne pour mesurer quoi que ce soit. La vie continue, sans chemin, sans but, sans conclusion. Et cela n’a rien de spectaculaire. Cela n’offre aucune promesse. Cela ne nourrit aucune identité.

C’est peut-être pour cela que vous préférez encore un chemin.

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