Le vertige de l’absence d’opinion !

Vivre sans opinion semble noble. Cela paraît mature, lucide, presque supérieur. On imagine un être qui observe les événements sans être affecté, qui ne se laisse pas emporter par les débats, qui ne prend pas position. Une forme de liberté intérieure, dégagée des conflits.

Mais ce que l’on appelle « vivre sans opinion » est souvent une idée de plus. Une posture raffinée. Un idéal spirituel recyclé.

L’opinion surgit avant même que le “je” ne s’en attribue la paternité. Elle n’est pas choisie. Elle apparaît. Face à un événement politique, social, moral, culturel, quelque chose réagit instantanément. C’est rapide, automatique, conditionné. L’éducation, l’histoire personnelle, les influences invisibles, les peurs, les appartenances — tout cela parle avant que vous ne disiez un mot.

Puis la pensée intervient et dit :
« C’est mon opinion. »
« Je prends position. »
« Je refuse de prendre position. »

Mais le mécanisme était déjà en marche.

Chercher à ne pas avoir d’opinion devient alors un nouvel effort. Une nouvelle discipline. Une nouvelle tentative de contrôle. On remplace une réaction visible par une posture intérieure plus subtile. On veut être neutre. On veut être au-dessus. On veut être libre du conflit. Mais cette volonté elle-même est un mouvement conditionné.

Refuser de prendre position est encore une position.

Le conflit ne vient pas des opinions. Il vient de l’identification. Il vient du fait que l’on croit qu’il y a un centre stable, un “moi” qui décide, qui choisit, qui devrait réussir à se tenir en retrait. Ce centre n’est qu’un assemblage de mémoires et de réflexes. Il revendique l’action après coup.

Ce qui est déstabilisant, c’est de voir qu’il n’y a personne aux commandes.

Les réactions arrivent. Les jugements apparaissent. L’adhésion ou le rejet se manifestent. Et ensuite seulement surgit l’idée : « C’est moi qui pense cela. » Cette appropriation crée l’illusion du contrôle et, en même temps, le poids de la responsabilité morale d’avoir la “bonne” position.

Alors commence la lutte :
« Je ne devrais pas penser ça. »
« Je devrais être plus ouvert. »
« Je devrais rester neutre. »

Cette lutte est le vrai conflit.

Ce qui est vu clairement, sans tentative de correction, ne nécessite aucune discipline. Si une opinion apparaît, elle apparaît. Si elle disparaît, elle disparaît. Il n’y a rien à améliorer. Rien à spiritualiser. Rien à transformer en vertu.

L’idée même d’un état supérieur où l’on vivrait sans opinion appartient encore au domaine de l’espoir psychologique. C’est une projection. Une image séduisante d’un soi apaisé.

Mais la vie ne fonctionne pas selon les idéaux.

Elle réagit. Elle répond. Elle s’ajuste. Le corps et le système nerveux répondent aux stimuli. Les mots se forment. Les positions s’expriment ou non. Tout cela se produit sans chef d’orchestre intérieur.

Ce qui tombe, parfois, ce n’est pas l’opinion.
C’est l’importance qu’on lui accorde.

Et quand cette importance se dissout, il peut rester une réaction — mais sans identité accrochée, sans drame, sans nécessité de se défendre. L’opinion devient un phénomène passager, pas une définition de soi.

Il ne s’agit pas d’apprendre à vivre sans opinion.
Il s’agit de voir que l’idée de choisir ses opinions est déjà une fiction.

Il n’y a rien à pratiquer ici.
Rien à cultiver.
Rien à réussir.

Seulement la fin progressive — ou brutale — de l’illusion d’un centre qui pourrait faire autrement que ce qui se produit.

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