
Il disait souvent : « Dites-leur qu’il n’y a rien à comprendre. »
Cette phrase semble brutale, presque provocante, et beaucoup voudraient la corriger, l’adoucir, la rendre plus acceptable.
Ne devrait-on pas plutôt dire : « Nous ne sommes pas en mesure de comprendre » ?
Cela paraît plus humble, plus nuancé, plus raisonnable.
Pourtant, toute la radicalité de sa position tient précisément dans ce refus de nuance.
Dire que nous ne sommes pas en mesure de comprendre suppose qu’il y a quelque chose à comprendre, quelque chose de réel, de caché, de profond, mais que nos capacités seraient insuffisantes pour y accéder.
Cette formulation maintient intacte la structure du chercheur : elle laisse la porte ouverte à un futur où, peut-être, grâce à un effort, une méthode, une discipline, une transformation intérieure, la compréhension deviendrait possible.
Elle entretient l’espoir, et avec lui, la quête. Or c’est cette quête même qu’il démonte. Lorsqu’il affirme qu’il n’y a rien à comprendre, il ne parle pas d’une limite humaine, il nie l’existence même d’un objet à saisir.
Comprendre implique un contenu, une vérité dissimulée derrière les apparences, une cohérence secrète à dévoiler.
Mais pour lui, cette profondeur est une projection de la pensée.
Le mental fabrique le mystère, puis se propose de le résoudre.
Il crée la question, puis cherche la réponse.
Il invente le problème, puis promet la libération.
En déclarant qu’il n’y a rien à comprendre, il ne frustre pas l’intelligence ; il retire simplement le terrain sur lequel elle opère.
Ce n’est pas un échec de la compréhension, c’est l’effondrement de la prémisse.
Il n’y a pas de message caché dans la vie, pas de sens ultime à extraire, pas d’état supérieur à atteindre.
Ce que nous appelons « compréhension » est souvent la tentative de stabiliser l’insécurité fondamentale de l’existence par une explication rassurante.
Nous voulons comprendre pour nous sentir en contrôle, pour réduire l’inconnu, pour inscrire notre expérience dans un récit cohérent.
Mais ce besoin même de cohérence est le produit du conditionnement. Dire « il n’y a rien à comprendre », c’est court-circuiter ce mouvement.
Ce n’est pas une nouvelle doctrine à adopter, ni une vérité à méditer, ni une posture intellectuelle.
C’est un choc adressé au mécanisme de la recherche.
Si rien n’est à comprendre, alors il n’y a rien à devenir, rien à atteindre, rien à purifier.
Toute la structure du progrès intérieur s’écroule. Il ne reste pas un état supérieur, mais simplement ce qui est, sans commentaire.
Et cela est inacceptable pour le mental, car il se définit par son activité d’interprétation. Il ne peut pas fonctionner sans projet.
Ainsi, la phrase n’est pas une réponse ; elle est la fin des réponses.
Elle ne propose pas une meilleure compréhension du monde, elle met en cause l’idée même que le monde doive être compris.
Là où l’esprit veut approfondir, analyser, relier, il n’y trouve rien à saisir.
Ce vide n’est pas mystique, il n’est pas sacré, il n’est pas lumineux : il est simplement l’absence de ce que nous imaginions devoir trouver.
Et c’est peut-être cela qui dérange le plus.
Car si réellement il n’y a rien à comprendre, alors toute notre architecture intérieure, nos croyances, nos quêtes, nos systèmes, nos espoirs d’illumination apparaît pour ce qu’elle est : un mouvement auto-entretenu de la pensée cherchant à se perpétuer.
Ce n’est pas que nous soyons incapables d’atteindre la vérité ; c’est que la vérité telle que nous la concevons n’existe pas.
La question ne disparaît pas parce qu’elle est résolue, mais parce qu’elle était mal posée dès le départ.
Et dans cette disparition, il ne reste ni compréhension ni incompréhension seulement la fin du besoin de comprendre.

