L’alchimie fascine !

Depuis l’antique recherche du plomb transformé en or jusqu’aux doctrines modernes de “transmutation intérieure”, elle promet la métamorphose, la purification et l’accession à un état supérieur.
Mais pour U.G. Krishnamurti, ces promesses sont des fictions : la pensée se raconte des histoires pour se prolonger dans le temps.
Il n’y a rien à transformer. – Rien à atteindre. – Rien à devenir.
L’illusion du projet
La base de toute alchimie est simple : quelque chose en vous serait incomplet, impur, brut. Et il existerait un moyen de le rendre noble, lumineux, parfait. La pensée adore ce scénario. Elle invente des étapes, des méthodes, des secrets, des rituels. Tout cela n’est qu’un divertissement pour le mental. La vie ne suit pas ces projets. Elle se déploie sans plan, sans désir de perfection, sans besoin de métamorphose.
Le “grand œuvre” est une fable inventée pour maintenir le chercheur occupé. Il y a le plomb, l’or, l’athanor, le feu secret… mais en réalité, il n’y a que la vie et le corps, tels qu’ils sont. L’idée même de progression, de purification, de transformation est une projection mentale, un échafaudage de concepts qui n’existe pas dans l’expérience réelle.
La chimère de la purification
L’alchimie intérieure promet : dissolution de l’ego, purification du soi, renaissance spirituelle. La pensée s’enthousiasme : mourir à soi-même, renaître autrement, atteindre un plan supérieur. U.G. est clair : la pensée ne peut jamais mettre fin à la pensée. Toutes les pratiques alchimiques, yogiques ou spirituelles, toutes les disciplines, tous les rituels ne font que perpétuer la continuité du chercheur, alimenter le désir, maintenir l’illusion qu’un effort mène quelque part.
Le mythe de la purification est séduisant, mais trompeur. Il donne à l’esprit une occupation, un but, un sens. Mais il n’existe aucune purification à réaliser, aucun soi à améliorer. Le corps, la conscience, la vie elle-même n’ont pas besoin de se purifier. La “pureté” est un concept inventé par la pensée, pour se rassurer sur sa valeur et sur sa direction.
Le corps n’a pas de projet
Certaines traditions alchimiques parlent de corps subtil, de transmutation d’énergie, de corps glorieux. Mais le corps n’a ni dessein, ni plan, ni ambition. Il est un organisme biologique. Il fonctionne selon ses lois. Il ne cherche ni lumière, ni gloire, ni immortalité. La pensée projette sur le corps des métaphores poétiques : transmutation, ascension, élévation. Mais tout cela est un ornement mental, un conte que le cerveau se raconte pour se sentir important.
Rien ne se transforme dans la biologie. Le corps n’a pas besoin de l’alchimiste intérieur. Il n’existe ni transformation énergétique ni perfection spirituelle dans le fonctionnement du corps. Toute croyance en un corps “pur” ou “transcendé” est une chimère, une fiction poétique, un miroir de l’illusion mentale.
L’or n’existe que dans le récit
Le véritable objet de l’alchimie n’est jamais l’or matériel ou spirituel. C’est la sécurité psychologique que la pensée se crée : je progresse, je deviens, je purifie, je suis sur le chemin. L’alchimie rassure. Elle organise l’insatisfaction et la frustration, et les transforme en illusion de sens. Elle donne au chercheur l’illusion de maîtrise, l’illusion de devenir quelque chose de plus noble.
Mais l’or n’existe pas. La pierre philosophale n’existe pas. Le soi parfait n’existe pas. Tout cela est un récit inventé par le mental pour se prolonger dans le temps, pour se maintenir occupé dans l’attente d’un état jamais atteint.
L’inutilité de l’effort
Disciplines, pratiques, méditations, rituels : tout effort alchimique est inutile. Il ne produit rien de réel. Il n’élève pas, ne purifie pas, ne transforme pas. La pensée croit avancer, mais elle ne fait que se perpétuer, reproduire le cycle de l’attente et de l’insatisfaction. Il n’y a pas de sommet à atteindre. Il n’y a pas d’illumination à obtenir. Il n’y a que la vie qui est, telle qu’elle est, ici et maintenant.
Le miroir de l’illusion
L’alchimie est un miroir. Elle reflète notre incapacité à accepter ce qui est, notre besoin de sens, notre désir de contrôle, notre aspiration à la perfection. Elle montre le besoin du mental de créer des histoires pour se sentir vivant, pour croire que la vie a un but. Mais ce miroir ne reflète pas la réalité. Il reflète seulement l’invention de la pensée.
Comprendre cela, c’est se libérer du mental. La libération n’est pas un état à atteindre. La transformation n’est pas un processus à accomplir. La purification n’est pas nécessaire. Il n’y a rien à devenir. Il n’y a rien à comprendre. Il n’y a rien à changer.
Rien à transformer
Au terme de tout cela, la conclusion est simple et radicale :
- Aucun plomb à transmuter.
- Aucun or à atteindre.
- Aucun soi à purifier.
- Aucun état supérieur à conquérir.
Il n’existe que la vie, telle qu’elle est. La conscience se manifeste telle qu’elle se manifeste. La pensée est un processus continu, mais elle n’a aucun pouvoir sur la vie. L’alchimie n’est qu’une illusion entretenue pour prolonger la pensée, et rien de plus.
Regarder la vie telle qu’elle est, sans embellir l’ordinaire, sans inventer de transformation, sans chercher la pierre philosophale, c’est la véritable révolution. C’est dans cette lucidité radicale que la pensée se dissout, que le cycle de l’illusion se brise, et que la vie se révèle, nue et entière, sans projet, sans attente, sans effort.

