
La disparition de l’humanité n’est un drame que pour l’humanité. La vie, elle, n’a pas d’opinion. Lorsque l’on affirme que « la vie se portera très bien sans l’homme », on croit défendre une évidence écologique, presque scientifique. En réalité, on reste prisonnier d’une échelle de valeurs humaine. “Très bien” suppose un critère. Une amélioration. Un état préférable à un autre. Or la vie ne fonctionne pas sur la base du préférable. Elle n’optimise rien. Elle ne protège aucun projet. Elle ne poursuit aucun idéal. Elle n’a pas de mission.
Ce que l’on appelle “problème” n’existe qu’à l’intérieur du champ psychologique humain. La disparition d’une espèce n’est un problème que pour cette espèce — ou pour celles qui en dépendent. La nature n’est ni cruelle ni bienveillante ; ces adjectifs sont nos projections morales. La vie produit, détruit, recycle, transforme, sans commentaire. L’homme, lui, commente tout. Il se pense central, décisif, indispensable. Il a sacralisé sa propre continuité. Il a transformé son instinct de survie biologique en devoir métaphysique.
Dire que l’humanité pourrait disparaître sans que “cela pose problème” heurte notre sensibilité parce que nous confondons existence et signification. Nous croyons que persister équivaut à réussir. Nous croyons que durer justifie. Mais la vie ne justifie rien. Elle ne défend aucune espèce particulière. Elle ne pleure aucune extinction. L’extinction est un mouvement interne au vivant, pas une anomalie.
Ce qui est insupportable dans cette perspective, ce n’est pas l’idée de disparition ; c’est l’effondrement de notre importance imaginaire. Nous voulons être nécessaires. Nous voulons que l’univers ait besoin de nous. Nous voulons que la vie ait un intérêt à notre maintien. Cette exigence est purement psychologique. Elle ne provient pas de la vie ; elle provient de la pensée qui cherche à se perpétuer à travers l’espèce.
La peur de la fin de l’humanité n’est pas une intuition cosmique. C’est l’extension collective de la peur individuelle de mourir. Le “sauver le monde” n’est souvent qu’une forme élargie de “me sauver moi”. Et lorsque cette peur se déguise en morale, en responsabilité sacrée, en mission civilisationnelle, elle devient respectable — mais elle reste de la peur.
La vie n’a pas besoin d’être sauvée. Elle n’a jamais demandé à être protégée par l’homme. Elle n’a jamais confié à l’humanité la gestion du réel. Cette idée de gardiennage planétaire est une construction mentale. Elle peut avoir une utilité pratique — réduire la pollution, éviter des catastrophes — mais elle ne révèle aucune vérité ontologique sur la place de l’homme dans le cosmos.
Il n’y a donc ni pessimisme ni optimisme dans cette vision. Dire que l’homme pourrait disparaître n’est ni un souhait ni une condamnation. C’est simplement reconnaître que la vie ne tourne pas autour de nous. Elle ne va ni “bien” ni “mal” avec ou sans humanité. Ces catégories appartiennent au langage humain, pas au fonctionnement du vivant.
Ce qui dérange profondément, c’est l’absence totale de consolation dans cette perspective. On ne peut s’y appuyer sur aucune promesse. Aucune finalité. Aucun rôle héroïque. L’humanité n’est ni élue ni maudite. Elle est un phénomène parmi d’autres. Temporaire, comme tout phénomène.
Et peut-être que la véritable question n’est pas : « La disparition de l’humanité est-elle un problème ? »
Mais : qui, en nous, a besoin que ce soit un problème ?

