(Une tentative de formulation de l’indicible)

U.G. Krishnamurti n’a jamais proposé une philosophie de vie, parce qu’à ses yeux toute philosophie n’est qu’une construction mentale, une fuite déguisée, un effort désespéré pour donner une cohérence à quelque chose qui n’en a pas besoin. Ce qu’on appelle la vie ne demande ni explication, ni direction, ni justification. Elle se passe. Elle se consume d’elle-même. Elle ne dépend pas des idées, des croyances, des idéaux, ni des conclusions que l’esprit fabrique pour se rassurer.
Pour U.G., l’être humain passe l’essentiel de son existence à essayer de devenir autre chose que ce qu’il est : meilleur, plus conscient, plus évolué, plus sage, plus pur, plus libre, plus aimant. Toute la culture – religion, spiritualité, psychologie, morale, développement personnel, philosophie – repose sur cette idée implicite : ce que tu es n’est pas suffisant. Il faut progresser, s’élever, se transformer. Toute la souffrance vient de cette obsession de devenir.
Cette obsession crée un écart entre “ce qui est” et “ce qui devrait être”.
Et dans cet écart, il n’y a que tension, conflit et anxiété.
U.G. ne propose aucune résolution.
Il ne propose pas de méthode pour combler l’écart.
Il dit simplement : l’écart est artificiel.
Il n’y a rien à combler, rien à améliorer, rien à atteindre. La vie n’exige aucun effort psychologique. Elle ne demande pas d’être comprise. Elle ne demande surtout pas d’être purifiée. Ce sont les idées sur la vie qui exigent un effort — pas la vie elle-même.
Pour U.G., la pensée n’est pas un instrument sacré ni un pont vers une dimension supérieure. C’est un outil pratique, utilitaire, limité : elle sert à survivre, à communiquer, à manipuler la matière. Rien de plus. Dès qu’elle tente d’intervenir dans le mouvement de la vie intérieure, dès qu’elle prétend guider, élever, libérer ou expliquer, elle devient une forme de violence subtile. La pensée veut prendre le contrôle de ce qui n’est pas de son domaine.
Elle voudrait diriger le cœur, les émotions, les choix, les relations, le mystère de l’existence.
Mais elle ne peut qu’imposer des modèles morts sur un mouvement vivant.
La vie, pour U.G., c’est la nature.
Et la nature n’a pas d’intentions.
Elle n’a pas d’objectif.
Elle n’a pas de direction morale.
Elle ne cherche pas à éveiller, améliorer, réparer, soigner ou sauver qui que ce soit.
Elle se manifeste tout simplement.
Et cette manifestation n’a pas besoin d’être interprétée.
Toutes les visions spirituelles — qu’elles soient religieuses, traditionnelles ou modernisées — reposent sur l’idée que l’être humain est séparé de la nature, qu’il doit retourner à une vérité, une origine, une essence perdue. Pour U.G., cette idée est une erreur culturelle, un virus psychologique transmis depuis des millénaires. À ses yeux, il n’existe aucune séparation. Il n’y a jamais eu de chute, ni de fragmentation, ni de mission intérieure à accomplir.
Il n’y a que ce fonctionnement biologique — perceptions, sensations, réponses — totalement spontané.
Lorsque l’idée de devenir tombe, ce qui reste n’est pas une illumination, une paix mystique ou une grandeur intérieure. U.G. refuse ces imaginaires. Ce qui reste est simple, brut, ordinaire, sans signification particulière : le corps fonctionne, les choses arrivent, la vie continue. Rien d’extraordinaire. Rien de sacré. Rien qu’on puisse glorifier ou transmettre.
Dans cette vision, il n’y a pas de place pour l’autorité spirituelle, le maître, le guide, le gourou, ou le système d’amélioration intérieure. Tout cela appartient à la même industrie psychologique : celle qui exploite la peur, le manque et l’espoir.
U.G. disait que la seule honnêteté possible est de voir que la recherche elle-même entretient le sentiment de manque. Tant qu’on cherche, on nourrit l’idée qu’il manque quelque chose. Et tant que cette idée persiste, aucun repos n’est possible.
Alors, qu’est-ce qui reste ?
Rien de spectaculaire. Rien de révolutionnaire dans le sens habituel.
Ce qui reste, c’est la vie sans interprétation.
La vie sans direction imposée.
La vie sans justification métaphysique.
La vie sans projet intérieur.
Une vie sans centre, sans poursuite, sans sens inventé.
Ce n’est pas un état à atteindre.
Ce n’est pas une expérience spirituelle.
Ce n’est pas une illumination.
C’est simplement l’absence de la tentative d’être autre chose.
En résumé :
La philosophie de la vie selon U.G. n’en est pas une.
C’est la fin de toutes les philosophies.
La fin des quêtes.
La fin de l’amélioration intérieure.
La fin du besoin d’un sens.
Rien à chercher.
Rien à devenir.
Rien à comprendre.
La vie se vit. Et cela suffit.

