L’homme préfère un mensonge illusoire à une vérité nue

L’homme fuit la réalité.

Il fuit tout ce qui ne peut être mis en récit, tout ce qui ne peut être expliqué, tout ce qui ne peut être contrôlé.

Il invente des histoires, des symboles, des croyances, des routines, des consolations. Il appelle cela connaissance, progrès, sens, spiritualité, amour, civilisation.

Tout cela n’est que distraction, écran, anesthésie.

Il ne veut pas voir ce qui est. Il ne veut pas affronter le réel.

L’homme se ment à lui-même. Il se raconte que le monde est juste, qu’il peut le comprendre, qu’il peut le transformer, qu’il peut le maîtriser. Il se raconte que lui-même a du pouvoir, du choix, de la liberté. Il se raconte qu’il peut atteindre la lumière, le bonheur, l’accomplissement. Toutes ces histoires sont des cages. Toutes ces illusions sont des chaînes. Il les appelle espoir, désir, projet. Il les entretient, les protège, les défend. Il se croit puissant alors qu’il est prisonnier.

Le mensonge est son refuge. La vérité est son ennemi. La vérité ne flatte pas, ne rassure pas, ne promet rien. Elle expose l’homme tel qu’il est : limité, conditionné, apeuré, dépendant, vide. Elle montre sa lâcheté, sa faiblesse, sa complaisance. Elle ne propose aucun échappatoire, aucun réconfort, aucun sens. Et c’est pour cela que l’homme la fuit. Il préfère des illusions, des histoires, des rituels, des croyances — tout ce qui le protège du vertige de ce qu’il est réellement.

Regarder la vérité en face demande une violence que l’homme n’a pas. Non pas une violence physique, mais une violence contre son propre confort mental, contre ses habitudes, contre son moi conditionné. L’homme préfère mourir de peur que d’affronter ce qu’il est. Il préfère se rassurer avec des promesses impossibles, avec des doctrines, avec des règles inventées, avec des dieux, avec des idéologies. Tout cela n’est que bruit, distraction, fumée.

Le monde lui-même n’a aucune obligation. Il ne se plie pas à ses désirs. Il ne s’éclaire pas à sa demande. Il ne s’arrête pas pour lui offrir consolation ou sens. Et c’est exactement cette absence de protection, cette absence de sens imposé, que l’homme ne supporte pas. Alors il se crée des illusions, il s’accroche à des images, à des mots, à des histoires, et il appelle cela vie.

Le miroir de la réalité ne ment jamais. Il reflète l’homme tel qu’il est : conditionné, apeuré, dépendant du collectif, incapable de rester seul face à ce qui est, incapable de supporter le vide, incapable de voir la vérité sans la recouvrir d’illusion. Pas de pitié. Pas de consolation. Pas de pardon. Pas de sens caché. Rien que ce qui est. Et c’est pour cela que l’homme préfère le mensonge. Il préfère le troupeau, la sécurité, le confort, l’histoire, la croyance. Il préfère mourir dans l’illusion plutôt que de vivre dans la lucidité.

Regarder ce miroir exige tout. Rien à embellir. Rien à réparer. Rien à espérer. Ce n’est pas une expérience agréable. C’est un choc, une gifle, une confrontation brutale avec ce que l’homme est vraiment : fragile, vide, dépendant, conditionné. Et c’est seulement dans ce choc, dans cette confrontation, que réside ce que certains appellent lucidité, éveil ou vérité.

L’homme préfère le mensonge. Parce qu’il a peur de ce qu’il est. Parce qu’il n’est pas libre. Parce qu’il est seul. Parce qu’il n’y a rien à espérer, rien à embellir, rien à réparer. Il préfère la fiction à la vérité. Il préfère le confort à la clarté. Il préfère le troupeau à la solitude. Il préfère mourir dans l’illusion plutôt que de vivre dans ce qu’il est.

Et c’est exactement pour cela que tout ce qu’il invente, tout ce qu’il croit, tout ce qu’il chérit, tout ce qu’il défend, tout ce qu’il nomme vie, vérité ou sens, n’est que mensonge. Et ce mensonge, il le protège, le vénère, le nourrit, le défend avec une violence égale à celle qu’il refuse de déployer contre lui-même.

Rien n’est plus violent que la lucidité. Rien n’est plus effrayant que la vérité nue. Rien n’est plus inconfortable que de regarder ce que l’on est, sans artifice, sans espoir, sans pardon. Et pourtant, c’est exactement là que se tient la liberté, non pas dans les illusions que l’homme chérit et adore.

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