
La société moderne a créé un langage pour enfermer la souffrance. Dépression, anxiété, phobies, burn-out, TOC, crises de panique…
Ces mots sont des chaînes. Ils font croire qu’il existe un moi intérieur malade, fragile, vulnérable, qu’il faudrait réparer, protéger, transformer.
Cette illusion est la source de la plus grande des violences : celle que nous faisons à nous-mêmes en croyant devoir devenir autre que ce que nous sommes.
Pour U.G. Krishnamurti, toutes ces notions sont absurdes. Il n’existe pas de “malade intérieur”. Il n’y a pas de moi à sauver. Les émotions, les pensées, les angoisses, la dépression, les crises existentielles ne sont pas des maladies : ce sont des produits mécaniques du conditionnement social, des réactions biologiques et naturelles à un monde qui exige la conformité, l’adaptation et le mensonge.
Vouloir “traiter” ou “corriger” ces manifestations, par des antidépresseurs, des anxiolytiques, de la méditation ou des thérapies spirituelles, c’est alimenter l’illusion. C’est dire au corps et à l’esprit : “Tu es défectueux, je vais te rendre acceptable.” U.G. est brutal : il n’y a rien à rendre acceptable, rien à améliorer, rien à guérir. La souffrance n’est pas un problème, et vouloir l’éradiquer ne fait que prolonger la fausse idée qu’il y a un moi intérieur à sauver.
La souffrance est simplement là. Elle est le produit de la vie et du monde que la société a construit. Elle n’a pas de cause à corriger, pas de chemin à suivre, pas de maître à consulter. La question n’est pas “Comment sortir de la souffrance ?” mais “Pourquoi croire qu’il y a un ‘moi’ qui souffre et qui doit être sauvé ?” Dès qu’on cesse de nourrir ce “moi”, dès qu’on arrête de courir après le soulagement ou la guérison, la souffrance se dissout d’elle-même, comme la vapeur dans l’air.
Pour autant, dans la réalité concrète de la vie humaine, le corps et le cerveau ont leurs limites. Une personne en dépression sévère ou en crise d’angoisse peut être au bord de l’effondrement. Ici, la médecine propose des antidépresseurs, des anxiolytiques, des psychothérapies. Ces interventions ne “réparent” pas un moi intérieur – car il n’y a rien à réparer – mais elles peuvent soulager temporairement, donner un répit, éviter que la mécanique biologique et sociale ne conduise à la destruction physique ou mentale.
C’est là que surgit le contraste :
- La radicalité d’U.G. : il n’y a rien à faire, rien à guérir, rien à transformer. La souffrance est la vie, et tenter de l’éliminer ne fait que renforcer la croyance illusoire en un moi intérieur malade.
- La pragmatique médicale : soulager la souffrance est parfois nécessaire pour préserver la vie et permettre à l’être humain de continuer à fonctionner dans un monde qui exige la survie avant tout.
U.G. nous choque, nous dérange, nous bouscule. Mais sa violence révèle une vérité profonde : la souffrance n’a jamais été un problème à résoudre. Elle n’a jamais été une maladie. Elle n’a jamais été une faute. La vraie liberté ne consiste pas à échapper à la douleur, mais à cesser de la confondre avec un “moi” à sauver, à cesser de croire que l’on peut la contrôler.
Dans ce vide où tout espoir de solution disparaît, la vie apparaît telle qu’elle est : brute, indifférente, parfaite dans sa vérité. Il n’y a pas de consolation, pas de réconfort, pas de chemin spirituel. Il n’y a que ce que nous sommes, ce que nous ressentons, ce que nous vivons, sans artifices, sans illusions.

